· 

Il est temps d'inventer de nouvelles fictions

Ce billet de blog a été écrit à la main sur 9 feuilles de papier, au fond des bois, parfois à la lumière des bougies, dans une cabane sans électricité et sans eau courante... Il aura économisé* environ 5 heures de fonctionnement de mon ordinateur portable. Il est issu de mon tour de France des écolieux de l'été 2022 et de diverses lectures  : "Petit manuel de résistance contemporaine - récits et stratégies pour transformer le monde" de Cyril Dion, "Sapiens - une brève histoire de l'humanité" de Yuval Noah Harari.

* NB : et encore... Même le débat papier versus ordinateur n'est pas si simple. Là où l'ordinateur consomme 75 w/h soit 450 watts pour un article, la fabrication du papier consomme 17 w/h donc négligeable pour 9 feuilles. En revanche, chaque feuille A4 produit 10,22 gCO2e soit 92gCO2e pour 9 feuilles, contre de 0,1 gCO2e par w/h soit 45 gCO2e (électricité nucléaire) pour 5h d'ordinateur portable. Et c'est sans compter le transport des feuilles, l'utilisation du bois et d'agents blanchissants (eau de javel), ou les ravages du big data et des clouds, les déchets radioactifs... Rien que cet exemple résume bien toute la difficulté à faire certains choix...

Sociétés et ordres imaginaires

Yuval Harari dans son livre "Sapiens" décrit, avec toutefois une vision assez darwinienne de l'évolution, toute la destinée de l'homo sapiens depuis son apparition il y a 200000 ans jusqu'au société moderne. Là où les sociétés tribales d'environ 20 à 50 individus arrivent à coopérer facilement, cela devient beaucoup plus délicat lorsque le groupe grossit. Jusqu'à 150 personnes, le bavardage, le "commérage" permet encore une organisation humaine.

 

"En deçà de ce seuil, les communautés, les entreprises, les réseaux sociaux et les unités militaires peuvent se perpétuer en se nourrissant essentiellement de la connaissance intime et de rumeurs colportées. Nul n'est besoin de rangs officiels, de titres et de codes de loi pour maintenir l'ordre. " Sapiens p39.

 

Pour aller au-delà, il nous faut des histoires, des mythes communs, permettant à des inconnus de coopérer. Les concepts d'entreprises, d'état, de monnaie, de liberté ou d'égalité, font partie de ces mythes imaginaires.

 

"Nous comprenons aisément que les" "primitifs" cimentent leur ordre social en croyant aux fantômes et aux esprits, et se rassemblent à chaque pleine lune pour danser autour du feu de camp. Ce que nous saisissons mal, c'est que nos institutions modernes fonctionnent exactement sur la même base. " Sapiens p40.

 

Ces mythes, ces croyances, c'est ce que Harari appelle les "ordres imaginaires".

 

"Nous croyons à un ordre particulier : non qu'il soit objectivement vrai, mais parce qu'y croire nous permet de coopérer efficacement et de forger une société meilleure. Les ordres imaginaires ne sont ni des conspiration exécrable ni de vains mirages. Ils sont plutôt la seule façon pour les hommes de coopérer effectivement. " Sapiens p138

"Il nous est facile d'accepter que la division en hommes "supérieurs" et en hommes "commun des mortels" est un caprice de l'imagination. Pourtant, l'idée que tous les humains sont égaux est aussi un mythe. En quel sens les humains sont-ils égaux les uns aux autres ? Existe-t-il, hors de l'imagination humaine, une réalité objective dans laquelle nous soyons véritablement égaux ? " Sapiens p136

 

L'ordre imaginaire dans lequel nous vivons actuellement s'appelle la société moderne, basée sur le capitalisme ultralibéral et sur la recherche de la croissance. Pour reprendre Cyril Dion, dans son livre "Petit manuel de résistance contemporaine", cette fiction repose sur trois choses, qu'il appelle architectures, mais que l'on pourrait appeler croyances :

  1. Il faut gagner sa vie, et donc travailler pour le faire.
  2. Il faut se divertir, pour se changer les idées de son travail
  3. Il faut respecter les lois, qui nous permettent de vivre ensemble.

Le souci majeur est que la croissance n'est plus un système viable. En 2019, nous consommions 1,75 planète Terre par an. La Terre n'en peut plus, de plus en plus d'espèces disparaissent et l'humain est mis à mal avec des dépressions et burn-out de plus en plus fréquents (en 2021, 38 % des français salariés sont en détresse psychologique). La crise récente liée au covid n'a fait qu'exacerber les problèmes de la société actuelle : crise économique (sauf pour les labos pharmaceutiques et quelques géants GAFAM : Google - Amazon - Facebook - Apple - Microsoft), crise humaine (solitude, exclusion, perte de sens...), l'écologie est remise à plus tard, alors qu'il aurait fallu agir avant-hier, la population n'a plus de contre-pouvoir politique réel.

 

Lorsque le système n'est plus viable, il faut alors non seulement changer le mythe commun, l'"ordre imaginaire", mais aussi les architectures, ou croyances, qui la soutiennent. Mais comment faire ?  Je ne parlerai pas des options de résistances actives, qui ne correspondent pas à qui je suis et qui, même si elles peuvent être nécessaires, demandent, de mon point de vue, beaucoup d'énergie pour peu de résultats : manifestations, actions en justice, occupations de sites, sabotages... Je préfère, pour ma part, la résistance passive c'est-à-dire mettre mon énergie à construire quelque chose de nouveau, construire une nouvelle histoire.

 

"Raconter des histoires efficaces n'est pas facile. La difficulté n'est pas de raconter l'histoire, mais de convaincre tous les autres d'y croire. Une bonne partie de l'histoire tourne autour de cette question : comment convaincre des millions de gens de croire des histoires particulières sur les dieux, les nations ou les sociétés anonymes à responsabilité limitée ? Quand ça marche, pourtant, cela donne au Sapiens un pouvoir immense, parce que cela permet à des millions d'inconnus de coopérer et de travailler ensemble à des objectifs communs. " Sapiens p44.

 

Et Cyril Dion a bien raison ! A écouter les écologistes et collapsologues qui rabâchent que les espèces disparaissent, que la société va s'effondrer et que l'on ne pourra plus vivre sur la planète à cause de quelques degrés de plus, notre cerveau reptilien a plutôt envie de fuir ou de faire l'autruche. Car cette histoire ne fait pas rêver ! Notre cerveau limbique (émotionnel) a besoin d'une histoire qui fédère et qui nous aide à nous projeter. D'ailleurs, même les entreprises s'y mettent, avec le management par les histoires, storytelling et autres success stories inspirantes.

 

"Imaginez, si l'ensemble de l'énergie productive et créative des personnes qui travaillent chaque jour sur la planète n'était pas concentrée à faire tourner la machine économique mais à pratiquer des activités qui leur donnent une irrépressible envie de sauter du lit chaque matin et que cette énergie soit mise au service de projets à forte utilité écologique et sociale... Il y a fort à parier que le monde changerait rapidement" Petit manuel de résistance contemporaine p167

changer les habitudes... pour changer d'histoire

Il est clair que les habitudes de chacun ne suffiront pas à changer la donne et que la communication "responsabilisante" autour du recyclage et de l'arrêt des appareils électriques la nuit ne fait que déplacer le débat (si vous n'en êtes pas convaincu , "L'âge des low tech" de Philippe Bihouix le démontre assez bien). Néanmoins, nos actions du quotidien restent ce sur quoi nous pouvons agir facilement. Et y a-t-il meilleur moyen de convaincre qu'en proposant une autre façon de vivre ? Pas de discours, montrer, juste par l'exemple, et donner envie.

Petite histoire
Il y a 5 ans, Gérard rencontrait Valérie à Nantes. Cela faisait déjà quelques années que, chacun de leur côté, ils avaient envie de quitter le brouhaha et la folie de la ville pour retrouver une vie plus simple, plus saine, à la campagne. L'un était salarié dans un emploi qui ne lui convenait plus, l'autre naturopathe. Ils avaient envie de plus de sens, de plus de lien humain, d'une maison ouverte à l'autre, respectueuse de la nature.
Ensemble, ils décidèrent de tout quitter pour s'installer en Dordogne. Là ils trouvèrent une ancienne ferme qui correspondait exactement à ce dont ils rêvaient. Après quelques travaux de rénovation (poêle à bois, isolation naturelle, revêtement à la chaux), leur premier chantier fut naturellement le jardin avec la création d'un potager-mandala permacole. Quel bonheur se fut pour eux de déguster les si bons légumes qu'ils avaient cultivé !
Mais ils ne s'arrêtèrent pas là. Avec l'aide de quelques woofers, ils purent transformer la grange en un lieu d'accueil chaleureux. Très rapidement, ils ouvrirent leur lieu aux personnes extérieures : cercles de parole, découverte de la permaculture... Jusqu'à finalement créer un café associatif. Les activités très diverses telles que les ateliers des répar-acteurs, la couture, les jeux, re-dynamisèrent les liens sociaux au sein de la commune et aux alentours.
Aujourd'hui, Gérard et Valérie poursuivent leur projet avec la mise en place, pour la saison prochaine, d'un camping nature et insolite : toilettes sèches, douches avec chauffe-eau low-tech, kerterre et yourte.
Leur prochain défi sera d'utiliser la source de leur terrain qui semble potable et de réfléchir à plus de résilience énergétique.

Cette histoire vous donne envie et résonne en vous ? En tout cas je l'espère, car c'est je pense exactement le type d'histoire dont nous avons besoin pour, au final, faire émerger un nouvel "ordre imaginaire". Mais cette histoire, tout comme les états, les sociétés, ou le capitalisme néolibéral, est une fiction, créée à partir de plusieurs éléments qui, eux, sont bien réels.

 

C'est l'histoire de Laurent, Maÿlis et Cyril, Ingrid, Pierre, Jessica, Laurence et Hervé, Véronique et Sébastien, Mahéry,  que j'ai rencontré cet été et qui ont décidé de vivre autrement, qui ont choisi une vie plus saine, plus respectueuse de la nature et de l'humain, avec plus de sens.  De façon un peu plus factuel que notre histoire, ils ont testé et construit des alternatives.

  • Tous ont quittés le salariat pour disposer de leur temps et l'utiliser pour leur projet.
  • Tous y ont intégré une activité économique leur permettant de vivre (parfois survivre) financièrement :  éco-tourisme, camping nature ou responsable, logements insolites en saison estivale, accueil de stages ou de groupes, organisation de leurs propres stages, café associatif, agriculture, élevage, fromagerie, poterie et parfois... pension de retraite.
  • Certains ont choisi des modes de financement alternatifs, avec des prêts hors banque (les cigales, oasis, prêt solidaire...) ou des viagers avec usufruit immédiat.
  • Peu on réfléchit au concept de propriété avec des montages juridiques basés sur des SCI dont les parts sont possédées par des associations (pas de personnes physiques propriétaires).
  • Tous ont un potager, majoritairement en permaculture, à défaut au moins bio ; aucun n'a atteint l'autonomie alimentaire ; rare sont ceux ayant atteint l'autonomie en légumes ; beaucoup préfèrent soutenir les producteurs locaux.
  • Beaucoup sont végétariens ou en réduction de consommation animale
  • La majorité ont des toilettes sèches, souvent dissociées (urine/excréments) avec utilisation du compost.
  • Beaucoup ont des systèmes énergétiques alternatifs : panneau solaire, mais aussi chauffe-eau low-tech, four solaire low-tech ; aucun n'est autonome énergétiquement.
  • Quelques-uns ont la chance d'avoir une source ou un captage de nappe phréatique potable assurant l'autonomie ou une certaine forme de résilience, suivant les débits ; d'autres récupèrent au moins les eaux de pluie.
  • Les projets pérenes sont généralement portés par un couple ; les collectifs semblent plus fragiles.
  • Dans le cas des habitats groupés, partagés et/ou participatifs, c'est toujours l'humain qui est le plus difficile à gérer au quotidien. Un travail sur soi permanent est nécessaire ainsi qu'une bonne communication (CNV, coeur à coeur, gestion émotionnelle...), une bonne organisation (réunions toutes les semaines, outils de planification, de gestion de réunions...), une bonne gouvernance (sociocratique, consensus, esprit de communauté... )et surtout une vision solide et partagée par tous !

où en sommes-nous ?

" En 2017, un français consacrait en moyenne chaque jour cinq heures trente à travailler, huit heures à regarder des écrans, sept heures à dormir, une ou deux heures à manger , une heure trente à se déplacer et le reste à vaquer à des occupations diverses" Petit manuel de résistance contemporaine p167.

 

Pour construire un nouvel "ordre imaginaire", il nous faut donc déconstruire des croyances, inventer de nouvelles histoires qui ont du sens, pour nous et la planète, créer une vision partagée, autour de laquelle nous pourrions coopérer vers des objectifs communs. Tout un programme ! Mais pour faire tout cela, la première étape serait peut-être de nous réapproprier notre temps. Rien que le temps passé sur les écrans (en moyenne 4h de télévision, 4h de smartphone), nous permettrait d'essayer d'autres modes de vie. Sans parler des heures passées au travail... 

 

... Tout bi conetinioude


VOUS AIMEREZ AUSSI

<<Tour de France des écolieux (à venir)

Changer les choses (à venir)>>



 

ÉCRIT PAR :

AURIGAE - Claire Le Baron

 

Formatrice, conférencière et auteur, j'ai changé de carrière en 2015 pour devenir thérapeute énergétique à plein temps.  A l'origine ingénieur de recherche spécialisée dans la modélisation des ondes et le vibratoire, je fais à présent des ponts entre les sciences et ma compréhension de l'énergétique.

Me découvrir          Les formations          Les séances individuelles

Écrire commentaire

Commentaires: 0